Interview

Stephan Eicher - Interview - Pierre Derensy


Quelques concerts solo, des mois sans nouvelle, un changement de maison de disque, et voilà enfin le nouvel album de Stephan Eicher. « Eldorado » est tellement bon qu’il me rappelle des souvenirs. Tellement agréable à écouter qu’il ne quitte plus ma platine. Tellement une évidence que j’en perds mes mots. Alors laissons le parler de ce disque, de tout et de rien, il est doué pour ça aussi. Comme Cesare Pavese dans « Le Métier de Vivre » Eicher explique sa manière de voir les choses, sa musique et le monde.

Pierre :
Comment vas tu ?
Stephan Eicher :
Là très très bien et toi ?
Pierre :
Moyen mais en même temps grâce à toi beaucoup mieux…
Stephan Eicher :
(soucieux) Qu’est ce que j’ai fabriqué ?
Pierre :
Un très bon album !
Stephan Eicher :
Ha d’accord ! (rire)
Pierre :
Dans le précédent album tu nageais jusqu’aux Amériques et là tu sembles avoir trouvé une petite cabane en Louisiane ?
Stephan Eicher :
Je suis encore à la plage, je sors et je m’essuie. Tu es un des rares à remarquer le lien de ces 2 disques. « Swim to America » était un peu le début de celui là. Cette tonalité un peu américaine, elle vient de Toby Dammit mon batteur qui est américain. Il m’a fait rencontrer quelques amis, musicalement et humainement très intéressants. Je tenais à faire un petit club-tour en Corse sans prétention, en improvisant beaucoup. J’avais besoin de gens pour m’entourer et il m’a présenté Martin Wenk, un trompettiste qui est berlinois donc allemand, mais qui joue dans « Calexico », qui est un mélange entre la frontière américaine et mexicaine.
Pierre :
Un drôle de brassage culturel que tu aimes bien ?
Stephan Eicher :
En fait c’est très logique. La musique mariachi c’est la musique autrichienne. Qui est venue avec le roi Maximilien au Mexique. A la cour, ils jouaient des polka de l’est et les espagnoles en on fait la salsa. Le tango aussi est bavarois. Le bandonéon, c’était l’accordéon des allemands quand ils ont quitté leur pays. Le piano était trop lourd à transporter (rire). Ils ont donc inventé ce petit accordéon portable. Tu vois, tout se tient. C’est une Amérique qui se mélange, qui se rectifie...
Pierre :
Après Martin Wenk, tu rencontres aussi un autre musicien ?
Stephan Eicher :
Oui. Je cherchais un guitariste et Martin m’avait dit que dans Calexico,,, ils avaient un super guitariste. Je n’étais pas convaincu car j’aurais plutôt aimé avoir le pedal-steel de Lambchop. Je suis fan de ce groupe. J’ai toujours voulu faire sonner mes albums comme Lambchop. Et Martin m’a répondu que Paul Niehaus jouait dans les deux groupes. Je l’ai donc rencontré à Paris au Bataclan. Je leur ai donné un sac avec plein de bandes qu’ils ont amenées à Berlin et pendant une semaine, ils ont rajouté beaucoup de choses sur l’album en préparation.
Pierre :
En parlant d’américanisation de ton univers : « (Y Cry At) Commercials » n’aurait pas dépareillé dans l’album de Sparkelhorses : « It’s a Wonderful Life » ?
Stephan Eicher :
C’est la même famille effectivement. Cette chanson, je l’ai faite alors que j’étais malade. J’avais un rhume. La prise d’enregistrement sonnait un peu comme un canard. Je ne savais plus quoi faire avec ce titre. Et finalement on a fait un « effet Sparkelhorses » pour enlever tout les coins-coins. Au final, j’essaye de ne pas simuler ce groupe. Je voulais produire ce nouvel album avec Mark Linkhous mais il était en tournée au moment de l’enregistrement.
Pierre :
En parlant de voix, il y a aussi ta voix qui change, qui se pose différemment ?
Stephan Eicher :
C’est l’écriture des chansons qui change. Une voix qui a un autre rôle. Plus proche de « My Place » pour aller très loin. J’ai fait ce disque entouré de ma famille, c’est à dire que je n’habitais pas seul. Je travaillais la nuit et je ne pouvais pas chanter trop fort de peur de réveiller les enfants… ou encore pire, quand j’ai fait les pistes pour ma voix, il y avait un chien qui aboyait quand je chantais trop fort (rire).
Pierre :
Ce qui change des oiseaux de l’Hôtel de la Cité à Carcassonne ?
Stephan Eicher :
Oui ! (rire) c’était un chien donc beaucoup moins mélodique… ce nouveau style est venu du fait que toute une partie de ma vie allait se coucher à 23 heures et c’était à ce moment précis où je pouvais travailler jusqu’à 6 heures du matin, ensuite je faisais le petit déjeuner pour tout le monde avant d’aller me coucher. J’ai donc appris en premier lieu : que lorsque je chantais, je réveillais les enfants et les chiens (rire).
Pierre :
Dans « Eldorado » je pense aussi que tu mets beaucoup plus d’affirmation que d’interrogation ?
Stephan Eicher :
Ha oui ? ... Attends cela fait 25 ans que je pose des questions, laisse moi la chance pendant les 25 ans qui arrivent, d’essayer d’y répondre.
Pierre :
On sent que tu l’assumes pleinement cet album ?
Stephan Eicher :
Au début, je n’ai même pas pensé à un public. J’ai écrit ces chansons pour moi. Moi en premier spectateur. « Voyage » qui se trouve sur le disque ne devait pas y figurer, car je trouvais qu’elle était trop personnelle. Qu’elle ne regardait personne. C’est une amie à moi qui l’a entendu et qui ne voulait plus me parler si je ne la mettais pas. Je l’ai mise car je tenais à ce que nos dialogues continuent (rire). Il y a quelques chansons comme ça : « Eldorado » qui est devenue un espèce de monstre avec plein de têtes et de bras très puissants, je n’osais pas la jouer devant les responsables de la maison de disque car je ne pensais pas qu’elle puisse captiver quelqu’un.
Pierre :
« Voyage » a le même impacte qu’un « Tu ne me dois Rien » ?
Stephan Eicher :
Je ne sais pas. Je la trouve très forte. Mais je n’ai pas l’impression que les médias cherchent ça. Même le public. Ca n’intéresse pas grand monde ce genre de titre non ? remarque si quelque chose m’intéresse, tu peux à coup sur, être certain que cela n’intéressera pas grand monde (rire). Après, quand tu fais un titre comme « Rendez-Vous » avec Raphaël, oui c’est porteur et ça parle aux gens..
Pierre :
Pourquoi n’avoir gardé qu’une chanson sur les 3 qu’il t’avait proposées ?
Stephan Eicher :
Il n’en a pas fait trois. Il n’en a même pas fait une. Très tôt dans la production, je lui ai joué les chansons car j’aime bien ce garçon et je tenais à avoir son point de vue. Il m’a invité chez lui et j’ai entendu les compositions pour son prochain disque. Je me retrouvais dans 3 titres. Il y en a une folk celte, que j’aurais bien enregistrée pour « Louanges » par exemple. Et il y a eu cette chanson « Rendez-Vous » qui me rappelait une suite d’accords que j’utilisais dans le temps… et voilà, ensuite je l’ai embarqué dans mon club-tour en Corse et Martin y a collé sa trompette, et de fil en aiguille je me la suis accaparée.
Pierre :
Sur cet album, il y a un hit en puissance c’est « Confettis » ?
Stephan Eicher :
J’espère qu’il y en a au moins un (rire). Mais en tout cas, c’est plaisant que tu penses à ce titre. Mais tu as entendu le texte ? tu crois que les radios vont passer des paroles comme « pisser dans le noir » ? Elle traîne depuis un moment cette chanson. J’avais fait une version très triste, très pisser dans le noir (rire). Au milieu de l’album, j’ai rencontré Frédéric Lo qui a réalisé un très beau travail avec Daniel Darc sur «Crêve Cœur», je devais le voir car la maison de disque avait trouvé dans mes chansons un tube qui s’appelait « Parle Moi » et je ne trouvais pas une production cohérente. Chez lui, on a travaillé sur cette chanson. Pendant la pause, il m’a demandé si j’avais d’autres titres et j’ai joué « Confettis », « Solitaires », etc. Il m’a enregistré et finalement le tube on ne l’a jamais repris !
Pierre :
Le climat jazzy sur les chansons bernoises n’est pas présent ou moins prononcé sur tes chansons françaises, c’est le romantisme de ta langue maternelle qui t’incite à poser ces musiques sur ces titres ?
Stephan Eicher :
Ces chansons, je les ai faites à part. Avec Reyn, qui est un musicien que j’adore. Qui aime le jazz et programme aussi des Play-Station. Je connais quelqu’un de bien tu vois (rire). Bref, à un moment je voulais que les chansons aient une vie très vite. J’ai rassemblé avec Reyn une petite équipe de musiciens. Je voulais des musiciens de jazz car pour moi, ce sont des mecs qui ont fait des études de musique classique mais la grande différence avec les musiciens classiques, c’est qu’ils sont capables et ont une terrible envie d’improviser. Avec cette équipe pointue, quand tu joues une musique simple ça devient très intéressant. En 4 jours, on a fait un double album. On en a gardé seulement 3 car tout un disque avec ce tempo, on se serait peut être endormis (rire).
Pierre :
L’album c’est fait en 2 temps ?
Stephan Eicher :
3 ! Si tu comptes bien : 1 avec Reyn, 2 avec Frédéric et ensuite avec le chien à la maison ! Ce disque part de moi, pour aller à Paris, puis à Berlin, et fini dans mon ordinateur où je coupe et je colle. J’ai utilisé 240 pistes… pour mon disque le plus minimaliste, c’est plutôt pas mal.
Pierre :
Minimaliste mais avec quelques belles pointures en musicien et aux Backing Vocals ?
Stephan Eicher :
Oui c’est un disque seul dans ma manière de le faire, de le chanter. Même s’il y a beaucoup de musique, je me sentais nu dans tout ça. J’ai pensé à Crosby-Still-Nash : après je n’ai pas cherché très loin : Chris Stills j’ai le numéro…du fils, Crosby j’ai pris Raphaël et Nash c’est Finn. : je te conseille d’écouter, c’est un jeune allemand qui a 24 ans. Il a un talent formidable. Je chante sur un remix d’une de ses chansons en Allemagne. Imagine, c’est comme si Etienne Daho sort un disque et c’est Jean Louis Murat qui chante (rire). Il était important sur le disque. J’ai même eu envie de faire un disque de 12 chansons où chacun vient avec 3 chansons et chacun joue sur les titres des autres.
Pierre :
On a l’impression que tu as 1 000 projets en tête ?
Stephan Eicher :
J’ai toujours eu ça ! Mais là ça dépend de l’accueil « d’Eldorado ». Si le disque a un certain succès, je pourrais continuer à faire ce que j’ai envie… sinon je ne sais pas ce qui va m’arriver. Tu sais, je suis content que tu sois là, cela prouve que je sors encore un album ! (rire) La solution, ce n’est pas de faire un Myspace, tu peux même en vendre 1 million grâce à ça, mais il n’y a pas de suite. Avant, quand je savait que dans 2 ans il allait y avoir un nouvel album de Lou Reed, cela me facilitait la vie, je me disais qu’avant de me flinguer, j’avais bien envie d’entendre son prochain album en ayant la certitude qu’il allait sortir. On a perdu ce fil.
Pierre :
En tout cas si Philipe Djian se met à écrire la musique de ses textes, qu’est ce qu’il te reste ?
Stephan Eicher :
Plus rien !
Pierre :
C’est toi qui l’a poussé à franchir le cap ?
Stephan Eicher :
Il ne voulait pas. J’ai trouvé ça joli comme idée parce qu’il m’a d’abord présenté à Martin Suter qui est un écrivain suisse et qui est venu s’intégrer à cet album, puis il y a eu Raphaël, j’ai reçu une maquette assez simple de Mickey 3D et je me suis rendu compte que pour ce disque, j’ouvrais les fenêtres pour faire venir de nouveaux collaborateurs. Je le tenais au courant de l’évolution et un jour je lui ai simplement dit que j’aurais aimé travailler avec quelqu’un d’autre pour la musique de « Pas Déplu » et il m’a demandé qui était l’heureux élu et je lui ai répondu « C’est toi ! ».
Pierre :
Sur chaque parole qu’il t’écrite, il compose une musique à la guitare sèche qu’il t’envoit sur une cassette ?
Stephan Eicher :
Oui. J’avais essayé de coller une musique sur cette chanson sans y arriver. C’est un peu comme « La Voisine » sur Taxi-Europa… je pense que je l’ai ratée cette chanson, car ce n’est pas que je n’aime pas la musique, mais elle n’est pas à la hauteur du texte. C’était la première fois que j’étais conscient de ne pas trouver un équilibre en mélodie pour ses mots. Sur plusieurs de mes chansons, j’ai cette impression que la musique est un décor de maladroit sur un texte si fin. Là, c’est lui qui m’a sauvé en m’expliquant comment la jouer. Je crois que j’ai perdu une naïveté sur la route. C’est inévitable au bout de plusieurs disques.
Pierre :
Il y a un seul titre sur l’album que je n’aime pas, je peux te le dire ?
Stephan Eicher :
Vas y !
Pierre :
C’est la chanson de Mickey 3D qui ne colle pas avec le reste ?
Stephan Eicher :
Tu n’es pas le seul (rire). Maintenant je l’adore mais à un moment… j’aime bien l’histoire de ce titre, les images qui en découlent, mais musicalement je n’étais pas content. J’ai donc demandé à Mickey si je pouvais changer la structure. Il est un peu ours mais bon finalement, il a accepté après avoir grogné… Frédéric était chez moi, il voit tous mes vieux synthés et il me demande s’il peut en jouer. Je lui ai répondu d’accord mais on enregistre ! « Avec quelle chanson » me dit-il ? « Mickey 3D » (rire). Il y a tous les vieux trucs de Noise Boys dans ce titre.
Pierre :
Tu ne critiques pas souvent tes anciens albums et là, j’étais étonné de t’entendre dire qu’il y avait des chansons sur « Taxi-Europa » qui n’étaient pas à leur place ?
Stephan Eicher :
Je savais que certains titres n’étaient pas à la hauteur dans la manière de les interpréter. Mais le but de cet album, de ce répertoire était de partir en tournée. J’étais conscient qu’un titre comme « Tant et Tant » serait plus joli : moi seul à la guitare mais je savais qu’il y avait 2 guitaristes, 1 batteur à pousser. C’était un choix d’habits qui n’a pas forcement bien fonctionné.
Pierre :
C’est le meilleur moyen de les redécouvrir sur scène dans un climat dépouillé ?
Stephan Eicher :
Effectivement. « Cendrillon Après Minuit » ce sera une guitare et deux notes de piano.
Pierre :
Tu as commencé à répéter pour une tournée future ?
Stephan Eicher :
Mais je ne m’arrête jamais de donner des concerts ! Je joue parallèlement et c’est très bien ! Je suis victime de la crise du disque. Qui n’est pas une crise du disque mais une crise du marché du disque ! ce qui change tout. Ils scient leur propre arbre. Ils dévalorisent (même si la musique n’est pas un grand art comme la peinture ou la littérature) une création. C’est comme un macramé ou un joli bouquet de fleurs : un peu de respect (rire).
Pierre :
Comment vois tu ton métier aujourd’hui ?
Stephan Eicher :
Tout est aux mains de multinationales. Ces grands groupes ont tellement cru au téléchargement qu’ils ont laissé mourir le CD qui coûtait beaucoup de sous, de l’argent qui n’était pas utilisé pour faire la guerre à Bagdad et piquer le pétrole. Il fallait des gens pour porter les CD, des camions, des secrétaires et tout ça pour les amener à la FNAC et la FNAC prend 40 % tu te rends compte ! Ils se sont demandé comment réduire cela et voilà qu’est apparu le « DownLoad » ! le remède à tous les maux ! le seul problème c’est que maintenant Download cela se fait sans eux ! Ils voyaient des milliards devant leurs yeux multipliés par mille.
Pierre :
Mais tu y trouves ton compte ?
Stephan Eicher :
Oui car tu n’as plus cette dictature de faire un disque, promo, tournée pour ensuite te laisser te désintoxiquer un peu, en ayant quitté juste avant, ta femme parce que tu as pété les plombs mais après fatalement tu refais un bon disque, et hop re-promo, re-tournée (rire). Maintenant, je leur explique que pour payer mes factures, je dois arrêter de penser au disque et prendre des dates (rire). C’est plus zen.
Pierre :
Elle t’a fait du bien cette tournée solo avec ton ordinateur l’année dernière ?
Stephan Eicher :
J’étais un peu déçu du résultat de mes prestations. Les endroits où j’ai joué n’étaient pas bien choisis. Excepté à Brest au Vauban. Je rêvais de me faire plus plaisir.
Pierre :
Pour ta tournée tu vas prendre le train ou la voiture ?
Stephan Eicher :
Le Train
Pierre :
C’est pour écrire des chroniques pour Via, le magazine des chemins de fers suisses ?
Stephan Eicher :
Tu as lu ça ?
Pierre :
Oui d’ailleurs la première chronique sur ta valise est très comique.
Stephan Eicher :
Tu veux rire ! cette histoire est triste ! J’ai du abandonner ma vieille valise. J’ai pour moi une image d’un film américain de soldats au Vietnam. C’est Rambo un peu (rire). Tu sais que le mec va mourir mais tu l’emmènes quand même en lieu sûr. Moi c’est pareil, avec ma valise. J’ai du mal à jeter mes objets. Les chaussures, les livres, les CD et qui plus est ma valise. Ca m’a brisé le cœur (rire). La nouvelle m’énerve.