Interview

Le Ptit Jezu - Interview - Pierre Derensy


Piero Moioli alias Le P’tit Jézu me touche tellement avec son disque «Martinengo» que ce n’est pas possible qu’après avoir enregistré son opus entièrement entre ses 4 murs il continue d’y squatter. Cet artiste mérite toute notre attention et notre soutien, il y a de la qualité dans ses chansons, du risque aussi et beaucoup de bonheur, on ne peux que vous souhaiter de trinquer, un verre de vin à la main en compagnie de son album.

Pierre :
On dit souvent quand on boit un bon vin ou que l’on apprécie une bonne chose qu’il est le petit jésus en culotte de velours, est ce pour ça que ton album est si réussi ?
Piero Moioli :
«(rire) C’est marrant car l’infographiste avait pensé à ça pour présenter l’album.»
Pierre :
Pourquoi un Z à jésus, c’est pour jouer à Zorro avec les évangiles ?
Piero Moioli :
Je n’ai pas pensé à des choses aussi compliquées, le fait de nous appeler ainsi c’est une simple anecdote. Mon père s’appelle Joseph et ma mère Marie donc le nom s’est imposé tout seul. L’album je l’ai voulu simple comme je fais mes maquettes. J’ai sélectionné les morceaux qui tenaient le choc avec deux trois guitares et des arrangements épurés alors que tout ce qui me semblait trop compliqué à mettre en œuvre je l’ai viré. C’est pour ça que l’album n’a que 9 titres.
Pierre :
Je termine avec la théologie : est ce que cet album c’est ton corps et ton sang ?
Piero Moioli :
J’ai fais ce disque après avoir décidé d’arrêter. Il y a un an je voulais arrêter la musique. Au début du P’Tit Jézu on se servait de chansons festives et j’étouffais dans ce rôle. Ca m’a duré 3 semaines, 1 mois mais je ne pouvais pas concevoir de tout casser sans avoir été au bout de ce que je voulais faire. Donc j’ai fais un album radical avec tout ce que j’avais toujours refoulé
Pierre :
Avant « Martinengo » tu as sortis un album live « Une Nuit à Sarrebruck », il n’a donc rien à voir avec l’univers développé maintenant ?
Piero Moioli :
Il y a peu de titres que nous jouons de cette période là dans nos concerts actuels. C’est assez différent. On était souvent catalogué dans un style. On s’interdisait de faire des chansons douces. Là je ne voulais plus ces interdits, j’ai envoyé bouler les questions de conformité.
Pierre :
C’était ta pudeur qui t’empêchait de franchir le pas ?
Piero Moioli :
Un peu. Mais c’est surtout que je n’assumais pas. Je me serais retrouvé devant les musiciens ils ne m’auraient pas compris. Je me suis d’ailleurs séparé d’un de mes musiciens tandis que les 2 autres m’ont fait confiance. Dès que j’ai enregistré les 4 premiers morceaux et qu’ils ont compris le changement de cap ils ont été derrière moi et tout c’est bien passé.
Pierre :
Tu as aussi participé à une série de spectacles à trois voix, toi, Louis Ville et Zézé Mago, vous avez tous les 3 un univers similaire et tout à la fois totalement différent, comment s’est passée la cohabitation ?
Piero Moioli :
Ce spectacle s’appelait ‘Les Montreurs d’Ours’. La cohabitation c’est super bien passée. A notre grande surprise à tous car cela faisait quand même 3 groupes avec une quinzaine de personnes pour le concert. C’est né d’un constat : on se connaissait tous plus ou moins bien, on se croisait régulièrement sur les festivals et il y a deux ans j’ai demandé à Louis si il était ok pour faire un projet commun. Il m’a tout de suite répondu par l’affirmative, j’ai appelé Zézé c’était idem, sans savoir ce que l’on allait faire mais nous voulions être ensemble et ça s’est super bien passé. Comme maintenant chacun est reparti dans ses projets perso, on a un peu moins de temps, mais j’espère le remonter avec eux un jour.
Pierre :
Cette histoire d’exilé italien qui te colle à la peau c’est presque similaire à celle de John Fanté quant il racontait sa famille, est ce que relater ce pan de ta culture personnelle est un moteur d’inspiration inépuisable ?
Piero Moioli :
C’est presque un devoir. Fanté ne racontait pas la même histoire car lui était de la deuxième génération d’exilé alors que moi c’était mon grand père qui était italien. Mon grand père a vraiment tout fait pour faire oublier à ses enfants ses racines afin qu’ils s’intègrent mieux. Et moi ce qui s’est passé c’est que j’ai été élevé par lui et qu’il m’a parlé italien, il m’a raconté tout ce qu’il n’avait pas dit à ses enfants. Quand il est mort j’avais 19 ans je me suis retrouvé orphelin de cette culture, de ce pan de ma personnalité. J’écris pas mal de chansons en italien pour ne pas oublier la langue et ne pas oublier ce qu’ils ont subi et ce qu’ils ont réalisé de bien.1
Pierre :
Il y a aussi cette thématique du liquide qui revient souvent ?
Piero Moioli :
Ecoute c’est marrant que tu l’ai remarqué, c’est Vincent Massey qui a fait les dessins dans mon livret qui me l’a souligné. L’idée que j’avais dans tous ces morceaux c’est une espèce de résistance par rapport au flot actuel qui anéanti les individus. Tout ce qu’on nous balance c’est pour éviter que l’on soit des personnes à part entière et que l’on se fonde dans un courant. J’avais cette image de vouloir sortir la tête de l’eau et ne pas s’oublier soi. Avoir des choses à dire et véhiculer une résistance auprès des autres. « A nos vies Sous-Marines » comme je viens d’une culture italienne rigide faire de la musique ce n’était pas possible, j’ai donc vécu ma carrière longtemps de manière sous-marine jusqu’au moment où j’ai pu l’assumer. Je le disais aussi pour rendre hommage à une ou deux rencontres de filles qui m’ont aidé à résister et à continuer face au poids de la famille.
Pierre :
Je peux me tromper mais pour moi « Les Eaux de la Seine » me rappelle le drame qui s’est joué il y a quelques années et la mort de Brahim Bouraam ?
Piero Moioli :
C’est effectivement ce qui fini le morceau. Quand tu te poses 5 minutes à côté d’une rivière et avant de t’y jeter, tu essayes d’y mettre tes peines et tes angoisses. Avec un peu d’imagination tu te dis qu’elle doit transporter celles de pas mal de monde. La pire des choses qui puisse arriver dans cette rivière c’est donc que tu t’y balances ou que l’on t’y jette.
Pierre :
As tu fait chanteur car tu ne voulais pas devenir un Gilles cadre dynamique ou un métallo ?
Piero Moioli :
Je n’ai pas fais chanteur pour ne pas devenir autre chose. Je l’avais en moi depuis tout petit. J’ai du lutter pour rester dans ce chemin là, mais maintenant le fait de continuer à faire de la musique et d’avoir des copains qui sont dans toutes les branches, je vois tout ce qu’ils s’imaginent sur mon métier et le bien qu’ils y trouvent : la liberté, le fait de créer des choses, de ne pas avoir de patron, d’être autonome. Ces gens là même s’ils ont tout ce qu’il faut matériellement sont souvent envieux car il leur manque un petit truc.
Pierre :
Le rêve de l’artiste ?
Piero Moioli :
Oui mais aussi une sensibilité qu’ils ne peuvent pas exprimer dans leur vie de tous les jours. Par contre tu ne peux pas parler de la galère du musicien ou de l’intermittent du spectacle, ou même tous les soucis de création qui t’empêchent de dormir. Ca ils n’en veulent pas. Ils souhaitent juste voir le travail terminé et que cela leur fasse du bien.
Pierre :
Tu chantes tes amis, mais qu’est ce que c’est qu’un vrai ami pour toi ?
Piero Moioli :
C’est quelqu’un qui construit avec toi dans la durée. Qu’il soit fidèle, que tu puisses tout lui dire et que lorsque t’as l’impression qu’il se goure tu puisse lui expliquer et inversement que lui aussi puisse te le dire. C’est quelqu’un qui aide à mettre une brique sur l’autre pour faire de toi un homme avec un échange pour que tu lui rendes la monnaie de sa pièce.
Pierre :
Dans « La petite Vague » cherchais tu à combler l’océan avec tous tes amis venus chanter sur ce titre ?
Piero Moioli :
La guitare sur ce titre était devenue comme une espèce de transe. Ensuite j’ai voulu faire pareil avec la voix mais ma voix toute seule était ridicule. Ce morceau était fait pour être chanté par n’importe qui : des petits, des grands, des vieux, des jeunes, des hommes des femmes. Tous ceux qui sont venus chez moi pendant l’été je les ai foutus devant le micro pour les faire chanter. Il y avait quelques personnes que je voulais vraiment avoir donc je les appelais mais sinon les autres : ceux qui ne sont pas chanteurs je les mettais devant le fait accompli, il y en a même qui sont revenus pour refaire leur prise car elles ne les satisfaisaient pas. Quand je les voyais derrière le micro ça me faisait tout drôle car ils sortaient quelque chose d’eux qu’ils n’avaient pas imaginé.
Pierre :
Tu as décidé pour « Martinengo » de tout réaliser à la maison et pourtant on ne sent pas le disque monté à coup de ficelles, d’où vient ce miracle ?
Piero Moioli :
Moi je le sens (rire). Si tu regardes il n’y a pas de son qui mérite de la grosse production. Les seuls batteries que j’ai faites elles ont un son sous-mixé. Les grosses bertha qui nécessitent du matériel je les ai évitées. J’ai traité les sons pour qu’avec mon matos cela donne quelque chose de bien. J’ai essayé de faire un album qui passe dans le tube médium, ni trop grave, ni trop clair. Le son a suivi ce parti pris artistique.
Pierre :
On a l’impression que le verre à moitié vide ou plein ne t’aurait pas satisfait ?
Piero Moioli :
Non je n’aime pas ce sentiment d’inachevé. Je ne suis pas bien quand le doute est là. J’ai des humeurs bizarres, même avec mes musiciens, si cela n’est pas affirmé dans ma tête je ne suis pas content de moi. Maintenant qu’ils me connaissent, je peux leur demander de creuser jusqu’à obtenir ce que je souhaite.
Pierre :
Tu as signé chez Sony avant d’avoir fait le disque ou par la suite ?
Piero Moioli :
Après. Quand j’ai enregistré l’album je ne savais pas trop pourquoi je le faisais à part pour me faire plaisir. Je sais ce que veux dire l’auto production, si personne ne voulait de celui là c’était certain que je mettais un terme à ma carrière. Parce qu’en auto-prod, si tu n’as qu’un distributeur tu vas vivoter à 3 000 ventes et 40 dates dans l’année et je ne voulais plus tourner en rond de cette manière. Je n’avais jamais envoyé d’albums auparavant, et pourtant pour celui là je l’ai fait. J’ai reçu une réponse de Production Spéciale, je suis allé les rencontrer, et là ils m’ont parlé de Patricia Espana tout en me disant qu’elle était assez courtisée car elle bosse sur des projets auxquels elle croit. Je lui ai donc envoyé l’album et deux jours après elle m’a répondu qu’elle était intéressée. Elle m’a demandé si je n’étais pas trop pressé, comme je n’avais toujours pas de réponse de maisons de disques elle l’a proposé au label Sterne qui a trouvé l’album très bien et je suis parti dans l’aventure avec eux.
Pierre :
Donc grand merci à Patricia qui est l’exemple parfait mais trop rare de l’attachée de presse passionnée par excellence ?
Piero Moioli :
Depuis qu’elle a pris le Petit Jézu en main tout ce qu’elle m’a annoncé s’est produit. Sans jamais me promettre. C’était la première fois que je rencontrais quelqu’un comme ça. D’habitude ce sont des gens qui te promettent monts et merveilles sans rien voir arriver.
Pierre :
Quand on regarde les nouvelles lois sur l’immigration qui sont saluées par beaucoup, n’as tu pas peur que la France perde ses valeurs d’accueil et que ton grand père ne pourrait plus maintenant tenter sa chance ici ?
Piero Moioli :
Ce n’est pas comparable car à l’époque il y avait du boulot. Aujourd’hui les gens qui arrivent en France, c’est surtout car ils ont une bonne raison de partir de chez eux. La politique d’intégration de l’immigration doit être différente. On ne prend ce sujet qu’avec notre vision occidentalle alors que cela devrait être réglé à l’échelle mondiale...
Pierre :
Surtout ce qu’on oublie et que tu rappelles dans tes chansons, c’est qu’ils ne sont pas venus en villégiature et qu’ils n’étaient pas là pour suivre des études mais bien pour donner la sueur de leur front à la société française ?
Piero Moioli :
Ce sont des personnes qui sont venues avec une dignité, ils se sont écrasés, pendant un bon bout de temps ils ont mis leur pays d’origine en sourdine. Lorsqu’ils ont pu monter une entreprise au bout d’X années, ils l’ont fait. J’aime bien rappeler ça. La différence c’était qu’à l’époque chaque ouvrier vivait dans un quartier avec une maison et un jardin. Ils n’étaient pas pourris par la télé, entassés dans des cages à poule.
Pierre :
Et enfin je sais que tu aimes le foot, alors en qualité de Mosellan : le FC Metz se sauvera t’il à la fin de l’année ?
Piero Moioli :
Bien sur ! (rire) Faut y croire !