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Interview

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"Lavilliers Chante Ferré", un DVD du concert hommage à Léo Ferré que Bernard Lavilliers a enregistré le 24 Octobre 2006 à l’auditorium Maurice Ravel de Lyon. Dans les dernières années de la vie du libertaire Léo, Lavilliers et Ferré étaient devenu amis. Normal donc que le premier s’essaye à rendre, en passant de l’essentiel au moins connu de son répertoire, le souffle furieux de l’hirsute poète.

Pierre :
Pour commencer, n’est ce pas de grosses nuits d’angoisse de vouloir chanter Ferré devant un public ?
Bernard Lavilliers :
«Je l’avais déjà fait par petits bouts. De temps en temps, je le faisais dans mes concerts, puis des hommages avec d’autres artistes, mais c’est vrai que faire tout un spectacle, c’est différent. Enchaîner quelques chansons un peu cabaret puis poursuivre avec 4 musiciens de mon groupe pour la période psychédélique de Ferré et après s’envoyer 90 musiciens pour vous pousser : cela file le trac en général. En plus les textes que j’ai choisi étaient compliqués. Ce n’était pas le trac de me planter ou de l’imiter car il y a longtemps que je ne chante pas du tout comme Léo. Ma manière d’interpréter est plus sobre, il traînait les notes longtemps, c’était sa manière de chanter. Je sais pas mais je pense que s’il avait vu ce spectacle, cela lui aurait fait plaisir. Le trac venait de mon rapport avec les musiciens dit classiques qui peuvent être chaleureux ou très distants.»
Pierre :
C’est franchement très plaisant à regarder et écouter
Bernard Lavilliers :
«Merci mais vous savez, il y avait pourtant pleins de trucs qui s’opposaient au concert. J’avais mes parents dans la salle, mon ingénieur du son qui avait mis un remplaçant car il devait se rendre sur Paris et je vous assure que c’est le concert live le plus live que je connaisse. Il n’y a pas eu 2 prises. Vous l’avez de A jusqu’à Z, en entier, exactement comme si vous étiez dans la salle ce soir là. Il n’y a aucune retouche.»
Pierre :
C’est d’ailleurs plaisant de vous entendre donner les clefs pour certaines chansons
Bernard Lavilliers :
«Les seconds degrés de Ferré ne sont pas toujours compris et je tenais à mettre les choses dans leurs contextes. Il y avait des textes qui dataient et pourtant semblent très moderne. C’était un challenge ce projet. J’y ai travaillé 6 mois pour 12 concerts. J’étais à Beyrouth quand les mecs m’ont dit qu’ils avaient trouvé l’argent pour le faire. Il faut savoir qu’il y avait un boulot considérable : entre l’orchestre, le chef d’orchestre, l’orchestration classique. Il fallait travailler avec mon pianiste, mon groupe de rock et eux pour en faire quelque chose de cohérent. C’est assez ambitieux en définitive : l’intimité du piano, puis passer à la période plus populaire de Ferré passant dans les boites avec « C’est Extra » en 68 (le slow le plus costaud au niveau du texte que j’ai pu entendre) et après se dire on va enchaîner avec « Préface » un texte sans musique et l’orchestre qui arrive sans transition sur « La Mémoire et la Mer ». »
Pierre :
On a l’impression que c’est « La Mémoire et la Mer » qui vous a permis d’oser ce challenge plus que vos autres reprises antérieures, comme si les clefs de cette chanson vous avez ouvert des portes ?
Bernard Lavilliers :
«Il y a quelque chose de métaphysique avec ce titre. J’avais essayé de la comprendre en la chantant, c’est extrêmement métaphorique. Je me suis rendu compte qu’outre sa maison, il y avait une comparaison avec la scène. Parce qu’il y a toujours ce maquillage, cette lumière pour se rendre compte que finalement, il considère le public comme la mer. Quelque chose à voir avec la nature, la puissance des souvenirs sans cesse renouvelée, et la puissance de la mer poétique. Il y a quelque chose de théâtral dans ce texte. La mettre au début de la partie symphonique qui est à peu près à la moitié du spectacle, est voulu.
Pierre :
Vous avez pris le risque aussi de proposer un tour de chant audacieux ?
Bernard Lavilliers :
«Les gens dans la salle étaient des amateurs de Léo Ferré essentiellement, alors la seule crainte que je pouvais avoir, c’était qu’ils pensent que j’imitais ou que je dénaturais l’œuvre. Je sens bien que le public attendait des chansons qu’ils connaissaient comme « Avec le Temps » mais j’ai justement proposé plus et de manière différente.»
Pierre :
Pour moi Ferré est un aboyeur de douceur, Est-ce que c’est cet orchestre symphonique qui vous a obligé à adapter votre voix, qui est très sensuelle sur ce répertoire ?
Bernard Lavilliers :
«Je l’ai adapté dès le départ de cette manière, sans forcer. Léo était un ténor d’opéra : il forçait sa voix car il avait une admiration pour la musique symphonique. Mais nous, avec mes musiciens et le chef d’orchestre, nous avons beaucoup travaillé pour épurer les chansons, surtout celles des années 60-70, où il y avait des arrangements assez copieux. Je voulais aller plutôt vers le coté Debussy et Ravel, qui sont des références pour Ferré mais en les rendant moins tragiques. Les originaux de ses chansons, c’était Wagner et Beethoven à la fois (rire) avec beaucoup de cœurs et de cuivres. On a essayé de trouver un équilibre pour détourner des mélodies qui sur la distance se ressemblent. Sur 40 ans d’écriture. Dans « Les poètes » qui se trouve au début on retrouve « L’étrangère » une autre chanson majeure. On voulait prendre chaque chanson comme une pièce en elle-même et ne pas la faire ressembler à la suivante. »
Pierre :
Pourquoi avoir attendu presque 3 ans pour proposer ce répertoire ?
Bernard Lavilliers :
«En tant que producteur je n’avais plus un rond (rire) alors j’ai demandé à Universal d’assumer l’enregistrement de ce DVD. Je n’ai pu le faire qu’une fois d’ailleurs. Après j’ai sorti « Samedi soir à Beyrouth » et je ne voulais pas que tout se mélange. De toute manière, c’est eux qui décident la date pour sortir les albums. Soit on sortait ce DVD aussitôt après, soit il fallait attendre. De toute manière, l’important c’est de le sortir. Cela donne une idée exacte de ces 3 concerts symphoniques : celui de Paris, de Toulouse et le dernier de Lyon. Vous êtes dans une sorte de reportage intemporel.»
Pierre :
Ce qui m’a impressionné, c’est la qualité poétique de Ferré que vous soulignez bien ?
Bernard Lavilliers :
«C’est un énorme travail de mémoire. Des textes complexes comme ceux de Rimbaud. J’ai fait un dosage entre Ferré : auteur compositeur et le Ferré qui se penchait sur des poètes pour les mettre en musique. »
Pierre :
Pensez vous que notre société ait perdu 3 choses essentielles : la poésie, le rêve et l’insoumission et que ces 3 caractéristiques étaient tout Léo ?
Bernard Lavilliers :
«Complètement ! D’ailleurs ce DVD aurait pu s’appeler ainsi. »
Pierre :
Selon moi, Ferré en 2009 n’aurait pas eu la possibilité de se faire entendre, avez-vous trouvé des descendants qui vous font penser quelque part à lui ?
Bernard Lavilliers :
«Ferré était à la fois un chansonnier, car il pouvait faire des trucs très drôles sur la société comme « La Mafia », mais aussi être quelque chose comme un prophète de la société qui faisait swinguer ses rimes … alors vous voyez : : il n’y a pas grand monde aujourd’hui. Maintenant au bout d’un album, les artistes ont déjà 2 hommes d’affaires, un avocat, ils ont déjà signés avec Carrefour et cela n’a rien à voir avec ma génération et surtout celle de Léo. Ce n’était pas des générations préoccupées par le bizness. »
Pierre :
Vous connaissez Serge Rezvani, qui est dans le même univers que Ferré ?
Bernard Lavilliers :
«Oui, ils devaient se connaître je pense. Il y a une similitude. C’était des artistes complets qui n’en avaient pas grand-chose à foutre du succès. Il fallait qu’ils en aient mais cela ne les guidait pas. Je vois pas mal d’artistes qui sont pragmatiques. C’est le contraire de la poésie et du rêve. Ils comptabilisent leurs disques : j’en ai vendu 300 000, il faut que j’en vendent 500 000 sur le suivant ou alors maintenant, ils pensent au web. Ils pensent chiffres et images. Pareil à des hommes politiques. »
Pierre :
Votre dernier album à vous, a très bien marché, le soin particulier que vous avez mis sur cet album est il la clef du succès ?
Bernard Lavilliers :
«C’était un bel objet cartonné ayant de la gueule. Maintenant, on croit qu’il suffit de vous refiler une clef USB qui ressemble à un briquet pour triompher. Au niveau esthétique, on n’est pas dans la même dimension. »
Pierre :
En regardant les compléments au DVD, je fus surpris d’apprendre que vous avez découvert Ferré à la limite de l’enfance et de l’adolescence, ce qui est assez rare finalement ?
Bernard Lavilliers :
«Vous savez dans mon public j’ai des enfants assez jeunes également. Ils ne comprennent pas tout, ils ne peuvent pas analyser, ni parler des détails d’une chanson mais ils peuvent aimer dans ce choix du « C’est bien » ou « merdique ». Pour moi, Léo Ferré et par exemple « Thank You Satan » était obscure avec son histoire personnelle chez les jésuites mais je pouvais apprécier la chose dans son ensemble. »
Pierre :
Ferré était quant à lui plein de paradoxes ?
Bernard Lavilliers :
«Il n’a jamais caché ceci. Dans les années 70, quand on lui reprochait de gagner de l’argent avec ses disques il disait « Monsieur Fiat ou Monsieur Ford envoient leurs ouvriers dans les usines et font du pognon avec et moi j’envois mes idées dans la rue et je fais du pognon avec ». C’est une formule mais en même temps, il n’exploite personne. Personne n’était obligé d’acheter ses disques. Il n’a finalement acheté qu’un mas en Toscane avec des vignes autour pour 40 ans d’écriture de chansons. Ce ne sont pas les propriétés de Mickael Jackson.»
Pierre :
Imaginons qu’un jour un artiste chante Lavilliers pour un album hommage, qu’aimeriez vous qu’il dise de vous et comment voudriez vous qu’il aborde votre univers ?
Bernard Lavilliers :
«J’aimerais qu’il n’oublie pas la rage de mes chansons, le voyage aussi. Il y a aussi l’humour. On a tellement d’images de moi depuis « Les Barbares » que j’aimerais qu’ils fouillent sur ce coté 3ème degré. C’est ce qu’on fait les Fatal Picards, qui se sont foutu de ma gueule. Moi cela m’a fait rire et c’est pour ça que j’ai joué dans leur clip. Et le goût pour les musiques latines aussi. C’est quelque chose que je défends. La plupart des artistes d’aujourd’hui sont encore sur des vieilles histoires anglo-saxonnes qu’on traîne comme des complexes. Alors que l’on est latin et qu’on a toute la musique latine comme champ d’action. C’est énorme. »