Ariane Moffatt - Interview 2006

Ariane Moffatt - Festival Montpellier à 100 % 2006

Ariane Moffatt - Concert Le Bataclan (Paris) 2009




Interview

Ariane Moffatt - Interview - Pierre Derensy


Si toutes les canadiennes qui sortent des disques pouvaient ressembler à Ariane Moffatt nous n’aurions plus ce sentiment désagréable qui traîne dans la bouche quand est annoncé l’origine des artistes. Québécoise pour le cousin hexagonal se matérialise par indigente refoulée de son pays d’origine, qui vient casser les oreilles d’amateur de musique en hurlant des paroles pénibles. Avec cette chanteuse bien sous tout rapport, oubliez ce que vous avez enduré et prenez votre pied en écoutant une artiste entière et singulière dans une province de brutes. Pour paraphraser le grand Charles, soyons tous enclins dors et déjà, à déclarer « Vive le Québec libre, Vive Ariane Moffatt ».

Pierre :
Bonjour Ariane, nous sommes au dernier jour de ta résidence à l’Européen, qu’est ce que tu as appris ?
Ariane Moffatt :
Un voyage, de nouvelles perspectives sur mon métier et l’inauguration d’une formule scénique en trio pour présenter des chansons de mes deux premiers albums, à des gens qui me connaissaient peu, voir pas du tout. C’était donc une façon de me présenter et de repartir à zéro sans acquis.
Pierre :
Qu’as tu partagé avec Babx qui était résident avec toi ?
Ariane Moffatt :
Je ne connaissais pas ce garçon. Cela nous a permis de faire un double plateau dans une gamme totalement différente. Il y a eu une belle dynamique qui s’est crées avec nos deux univers.
Pierre :
C’était aussi l’occasion de marquer un essai en forme de victoire avec le public français ?
Ariane Moffatt :
Ce qui a été très agréable, c’est que le rapport avec le public est monté crescendo au fil de cette résidence. Au début j’étais dans le rôle de l’ingénue qui se retrouve amoureuse lors d’une première rencontre et qui est toute timide, mais au fur et à mesure nous avons réussi à établir un vrai contact. C’était jouissif de s’apercevoir que l’énergie que l’on donnait au fur et à mesure nous était rendue avec un public qui revenait me voir. Le théâtre est aujourd’hui plein, ce qui n’était pas le cas quand j’ai débuté cette résidence.
Pierre :
Auparavant on te connaissait dans l’hexagone surtout pour ta reprise de M : est ce que cette chanson t’a ouvert beaucoup de portes ?
Ariane Moffatt :
Essentiellement cette chanson m’a permis d’avoir un écho en radio et surtout d’avoir le plus beau parrainage qu’une débutante puisse avoir. La rencontre humaine avec cette famille d’artiste m’a comblée plus que de raison.
Pierre :
« La Bonne Etoile » porte donc très bien son nom mais n’est ce pas réducteur de s’entendre dire « la chanteuse découverte par M » alors que tu as déjà un parcours bien rempli ?
Ariane Moffatt :
Je fais très attention avec ça justement, je n’essaye pas de surenchérir sur l’étiquette. C’est une très belle rencontre artistique qui ne me promet pas un avenir radieux. Je suis la dernière à vouloir utiliser le nom de M pour gagner du public. J’essaye d’être naturelle sans utiliser ce + à des fins personnelles.
Pierre :
Ici on te parle beaucoup de M mais celui qui t’a aussi porté c’est Daniel Bélanger ?
Ariane Moffatt :
C’est quelqu’un de très important pour moi car il m’a donné l’opportunité d’être clavier dans son groupe alors que je n’étais pas du tout connue. Sur mon deuxième album je reprend d’ailleurs une de ses chansons pour lui faire un petit clin d’œil.
Pierre :
Tu termines donc ici puis tu repars ensuite pour une tournée au Québec, est ce facile de te partager entre ton pays d’origine et ton nouveau pays d’adoption ?
Ariane Moffatt :
J’aime ça. Je suis un peu à cheval sur les deux continents. Tu sais cela ne peut qu’être extrêmement nourrissant que ce soit au niveau professionnel, culturel ou même des rencontres humaines. Pour l’instant c’est idéal.
Pierre :
Est ce le fait d’être né proche d’une rivière qui t’a fait utiliser l’élément liquide pour le premier opus ?
Ariane Moffatt :
L’eau était fondamentalle dans ma recherche thématique sur ce premier disque. Je me prenais un peu pour un scaphandrier plongeant dans les eaux troubles de la création pour remonter à la surface avec le fruit de ses recherches.
Pierre :
‘Aquanaute’ était sorti en 2002 au Canada, pourquoi avoir attendu 2005 pour le faire découvrir à la France ?
Ariane Moffatt :
Je n’avais pas de contrat à l’époque avec la France tout simplement. Nous l’avons sorti ici de manière douce, sans vraiment le porter car je n’avais pas envie de recommencer quelque chose avec un album qui était déjà plus un souvenir qu’une réalité. Avec «Le Cœur dans la Tête» j’ai souhaité être (presque) synchro entre le Canada et la France.
Pierre :
Est ce que le DVD « Ariane Moffatt à la Station C » qui est une sorte de condensé de tout ce que tu as vécu depuis la naissance « d’Aquanaute » t’a aidé à trouver la page vierge nécessaire au second opus ?
Ariane Moffatt :
C’était un moyen de garder une trace d’un spectacle qui a évolué sur 1 année et demi. Marquer d’une pierre blanche et en image cette première expérience et tous ces souvenirs joyeux.
Pierre :
Ariane on en arrive à ce deuxième disque, celui je l’espère de la consécration et pour moi tu oses beaucoup plus te mettre à nue ?
Ariane Moffatt :
Tu as complètement raison. Je voulais avoir quelque chose de plus rêche, de plus dépouillé, en quelque sorte me sécher de tout le liquide du premier. Je désirais aussi marquer beaucoup plus les contrastes, notamment au niveau des arrangements. J’avais le souci de m’aventurer quelque part sans me soucier des conséquences. Je ne voulais pas me censurer à aucun niveau mais qu’il reste en définitive dans toute la gamme variée, que j’utilise un son reconnaissable et unitaire.
Pierre :
Dès « Combustion Lente » on comprend qu’après l’eau, c’est vers la chaire que tu te retournes ?
Ariane Moffatt :
Complètement. C’est venu naturellement. Je ne sais pas si je suis en train de faire un concept sur les 4 éléments (rire). Je tenais surtout à montrer mon coté groove et mon coté grunge. C’était déjà là un contact plus direct et formel avec la terre.
Pierre :
L’éléctroniqua est moins présent et tu ouvres tes bras à des plaisirs plus variés ?
Ariane Moffatt :
L’éléctroniqua s’entend moins car j’ai souhaité tout jouer live en studio. C’était une manière de rendre organique l’électronique et éviter de l’enchaîner dans des structures trop lourdes. Je ne souhaitais pas offrir un show éléctro sans consistance.
Pierre :
Si l’on enlève le bonnet et l’ombre qui te cachait sur la pochette d’« Aquanaute », là pour le coup sur « Le Cœur dans la Tête » tu es en pleine lumière ?
Ariane Moffatt :
Si tu veux on peut dire qu’il y a une petite évolution (rire). Il y a tranquillement une espèce d’ouverture. Sur le troisième je devrais avoir les yeux et la bouche grande ouverte (rire).
Pierre :
Par contre pourquoi baisser la tête sur la photo de l’un et l’autre : humilité ou complexe pas encore résolu ?
Ariane Moffatt :
Les deux en même temps ! Une espèce d’intériorité qui n’est pas un complexe mais qui pourrait signifier si tu réfléchis bien, un regard tourné vers l’intérieur du corps.
Pierre :
Si ton cœur est dans la tête, ton cerveau est donc à la place du cœur ?
Ariane Moffatt :
C’était ça l’idée. Ne plus savoir distancier tes émotions et la rationalité. Etre toujours sur la corde raide et devoir prendre des décisions parfois bizarres qui orientent ta vie de manière totalement folle.
Pierre :
Tu chantes «L’amour est imparfait » doit on le prendre comme un constat grammatical ou doit on plutôt se dire que l’amour est perfectible ?
Ariane Moffatt :
Dans l’état actuel des choses je dirais plutôt que l’amour est perfectible.
Pierre :
On retrouve aussi ton goût du trip-hop avec « Se Perdre » et tes premières amours de « 10 Zen » ?
Ariane Moffatt :
Le Trip-Hop a toujours été en moi.
Pierre :
D’ailleurs ton album est une sorte de condensé de tout ce que tu as partagé avec d’autres artistes avant d’oser aborder une carrière solo ?
Ariane Moffatt :
J’ai toujours voulu devenir artiste solo, je dirais même que je ne m’imaginais pas être clavier pour un autre artiste alors que j’étais certaine de vouloir devenir chanteuse. Mais toutes ces rencontres, tous ces a-cotés m’ont enrichi et m’ont permis d’avoir confiance en moi.
Pierre :
Tu as une progression régulière en terme de ventes, tes concerts emportent toujours la mise et ton fan club s’agrandi, as tu peur un jour de te perdre d’où la chanson « Terminus » ?
Ariane Moffatt :
J’ai écris la chanson pour exorciser, me permettre en 3 minutes et quelques de passer au dessus de la fameuse traversée du désert (rire). En définitive j’ai un vrai détachement par rapport au succès.
Pierre :
Pèses tu le prix à payer pour exercer ton art ?
Ariane Moffatt :
Non et je ne voudrais pas le savoir. Je sais que chanter 3 semaines à Paris en faisant la fête tous les jours c’est un vrai défi (rire).
Pierre :
Tu sais aussi qu’ici en France on aime calibrer, installer un artiste dans un fauteuil bien défini, et ton disque est un mélange de genres impossible à ranger ?
Ariane Moffatt :
Oui c’est la grande difficulté mais en même temps il y a toujours la place pour offrir quelque chose de nouveau. Je n’ai pas le choix, ce que tu entends c’est ce que je suis. C’est à prendre ou à laisser. Je préfère de toute manière me démarquer par la différence que par le chemin facile du consensuel.
Pierre :
Tu es quand même la mieux placée pour me dire à quoi ressemble en fait ta musique ?
Ariane Moffatt :
Je fais de la chanson urbaine intimiste.
Pierre :
Tu chantes « Le retour à Montréal », à un moment donné l’as tu pris pour une revanche sur les gens qui se sont dit, elle va se casser les dents en France?
Ariane Moffatt :
Jusqu’à présent j’ai l’impression d’être beaucoup plus portée que jugée chez moi. Les gens sont derrière moi et ont envie que ça marche, ils sont contents.
Pierre :
« Retourne Chez Elle » c’est une chanson où tu demandes à un homme d’aller vivre dans d’autres bras que les tiens, elle doit être difficile à chanter si elle a été vécu ?
Ariane Moffatt :
Je ne l’ai pas vécu heureusement (rire). C’est une histoire inventée qui s’emmêle bien avec la musique très hachée qui fait entendre une certaine confrontation.
Pierre :
La piste suivante « Will You Follow Me » est une envie de jouer avec les hommes dans une drague toute féminine, joues tu toi aussi avec la faiblesse des hommes ?
Ariane Moffatt :
(rire) Non je ne suis pas une manipulatrice. Je vis de façon intense mes histoires sans jouer.
Pierre :
Comment expliques tu, excepté toi qui a percé ici, que malheureusement les bons artistes ne traversent pas l’Atlantique et que nous récoltons les pires marionnettes de la variété braillarde ?
Ariane Moffatt :
Hé je n’ai pas encore percé ici hein (rire), laisse moi du temps. Je pense que le marché du disque est difficile partout. Je n’ai pas non plus l’impression qu’on se pête la fiole quand on vient en France, bien sur dans l’optique d’un gros carton tu n’entends bien souvent qu’un ou une interprète francophone qui suit un format de carrière sur une grille mais nous avons et vous commencez à en entendre parler, la même qualité d’artiste que votre nouvelle chanson française.
Pierre :
Je vais te dire la vérité quand on m’a dit que je pouvais rencontrer une chanteuse québécoise j’ai eu un mouvement de recul car je pensais t’amalgamer aux pires marionnettes que l’on reçoit ici ?
Ariane Moffatt :
Tu t’es dis « ho non encore une » (rire). Ecoute je ne peux pas t’assurer la qualité de nos envois (rire). C’est peut être aussi pour ça qu’on vous les envoi.(rire)
Pierre :
Tu parles de la chanson française mais tu es fan de qui ?
Ariane Moffatt :
Philippe Katerine, Camille évidement, Albin de la Simone qui est venu jouer avec moi pendant un soir, Arthur H et M que je n’aurais pas besoin de nommer. Dans l’ancienne génération j’aime beaucoup Bashung, Nougaro, j’ai même commencé avec Cabrel (rire). Sinon j’aime ce que fais Bertrand Burgalat et le son Tricatel.
Pierre :
Peux tu me donner un vice caché que tu oserais enfin révéler ?
Ariane Moffatt :
Je suis une fille de risque…
Pierre :
Pas possible ! cela se révèle être une qualité dans l’univers musical ?
Ariane Moffatt :
Des fois je peux quand même être dans la lutte au point de me mettre moi-même des battons dans les roues. J’aime construire de cette manière. Dans la confrontation je trouve de l’émulation. Bon sinon pour répondre totalement aux critères : la gourmandise et le coté épicurien.