Interview

Martin Rappeneau - Interview - Pierre Derensy


Ce garçon a tout pour déplaire. Fils de, gueule d’ange, mélodies acidulées piano-voix et une carrière qui débute bien sans connaître le piston providentiel ou les années de vaches maigres. Pourtant, quand l’on sait que Sinclair s’est penché sur le berceau de son premier album, qu’il cultive son goût musical qui va de la chanson pop anglo-saxonne à la Motown en passant par les standards de michel Legrand, il faudrait être dingue ou simplement obtus pour ne pas lui reconnaître du talent.

Pierre :
Votre premier album s’appelait « La moitié des Choses ». je voulais savoir pour commencer si c’était le tourment des indécis, c’est à dire le garçon qui ne sait pas choisir entre le verre à moitié vide et celui à moitié plein ?
Martin Rappeneau :

Le titre a pris de la signification au fil du regard du disque. Cela prenait une part de superstition : je suis quelqu’un qui se dit toujours que lorsque on a une part de quelque chose on peut s’imaginer que l’autre moitié n’est pas là et s’enfuit. Si vous avez du gâteau : seulement une part de bonheur, vous désirez fatalement l’intégralité. Je pense que c’est le mal des trentenaires de ce début de siècle. De plus le premier album était une lettre à l’absente, la moitié qui est restée a finalement décidé de chanter sur cet album (rire)
Pierre :
Vous auriez pu construire toute votre vie sur ce point d’interrogation du garçon qui ne sait pas vraiment où il se situe ?
Martin Rappeneau :

La musique me permet de parachever les choses entièrement. Je suis quelqu’un qui est très loin de souffrir d’indécision quand il doit penser à son travail. Je pense savoir ce que je veux et où je veux aller quand je suis en studio. Quand je fais un album je le fais au détail près, à la note près. Tout est travaillé jusqu’à la dernière corde.
Pierre :
L’album débute comme un album de balade mélancolique, avec le grésillement d’un disque vinyle pour à la fin du premier titre entendre une coupure nette et tout de suite derrière partir dans le swing ?
Martin Rappeneau :

L’album oscille entre quelque chose de mélancolique et en même temps quelque chose de rythmé. J’aime bien évoquer ce disque en terme de couleurs. La pochette le révèle très bien : il y a cette dominante bleu mélancolique mais en même temps on voit le soleil qui se lève avec son jaune qui tranche de la nuit qui se termine. Cette espèce d’alternance entre sobriété et entraînant.
Pierre :
Vous utilisez beaucoup le « je » dans vos chansons alors : expériences personnelles mises au profit d’une carrière ?
Martin Rappeneau :

Dans les chanteurs que j’aime j’ai toujours adoré les song-writter. Ceux des années 70 qui se livrent beaucoup plus que les chanteurs de pop des années 60. Les artistes qui n’ont pas peur de parler de leurs dépressions, des moments noirs de leurs vies, des ruptures. Ce « Je » est utilisé de manière poétique. Ce n’est pas non plus un journal intime, j’essaye d’éviter l’indécence mais j’ai tellement envie de faire les choses dans une sincérité.
Pierre :
Vous collaborez avec de jeunes plumes qui écrivent pour et sur vous, comment se passe l’alchimie qui doit aboutir à une chanson ?
Martin Rappeneau :

On apprend à se connaître. Je n’utilise jamais un texte que l’on m’envois par la poste qui parlerait d’un truc qui ne me touche pas d’une manière ou d’une autre. Ce sont des gens avec qui je parle beaucoup d’abord, avec qui je rigole. Je l’avoue ce sont souvent des filles pour installer ce rapport de séduction professionnelle. Après nous travaillons par rebond, chacun dans notre coin pour finir par confronter ce que nous avons fait de part et d’autre.
Pierre :
Musicalement c’est le même rapport ?
Martin Rappeneau :

Là c’est plus moi et mon piano. C’est aussi un dialogue mais avec un objet. Le piano a sa propre vie, son propre caractère dépendant de la personne assise en face de lui mais je pense que je vais devoir lui consacrer une chanson un jour ou l’autre.
Pierre :
Votre premier album découlait en grande partie de la conclusion triste de votre 1ère grosse histoire d’amour, est ce que pour le prochain vous avez vous même rompu afin d’avoir de la matière à un disque ?
Martin Rappeneau :

Avant ce premier disque je reprenais les chansons des autres. Je ne savais pas trop bien quoi raconter. Il y avait une vanne en moi qui ne s’était pas ouverte. Au moment où cette personne que j’aimais est partie de ma vie j’ai eu comme une brèche, qui était au départ une blessure mais qui ensuite a libéré des flots de sentiments accumulés. Pour le deuxième disque je vous rassure je n’ai pas eu l’obligation de revivre cet enfer qu’est une rupture.
Pierre :
« L’âge d’Or » c’est bien le titre du prochain album ?
Martin Rappeneau :

C’est une référence aux périodes glorieuses du passé. Je me suis dit que si l’âge d’or pour la peinture c’était le XVIème siècle, si l’opéra c’était plus au XVIIIème et la musique pop à la grande moitié du vingtième siècle, nous sommes à quel âge aujourd’hui ? On se retrouve souvent complexé quand on nous parle de ce passé non connu physiquement. C’est aussi un parallèle avec l’amour adolescent que l’on se remémore toujours ensuite comme une période merveilleuse. Ce fantôme indépassable qui ne nous arrête pas de tomber amoureux, de faire des chansons et qui ne nous empêche pas d’avoir envie d’avancer…
Pierre :
Quelle sera la senteur musicale de ce disque ?
Martin Rappeneau :

Nous sommes partis à Londres l’enregistrer. Je n’arrêtais pas de demander à ma maison de disque un son plus ‘anglais’. Comme je n’allais pas chanter en anglais je n’ai trouvé que ce moyen : c’est à dire de me rendre sur place pour trouver ce rythme qui me tenait tant à cœur. Au lieu de copier le son des Beatles, des premiers Elton John ou des premiers David Bowie qui sont des déclics merveilleux pour moi en musique, nous sommes allés enregistrer «L’âge d’Or » avec un producteur anglais qui a produit The Madness, Elvis Costello dans le studio Olympic qui était celui de Led Zepplin.
Pierre :
Comment cela s’est-il passé « là bas » ?
Martin Rappeneau :

Cela peut vite devenir galère quand un petit français arrive en Angleterre pour enregistrer quelque chose, heureusement pour moi nous sommes rentrés avec plein de choses sur les bandes. La matière était déjà là.»
Pierre :
Quels espoirs mettez vous sur ce nouveau disque ?
Martin Rappeneau :

Je pense que c’est l’album de la maturité (rire). Sérieusement, j’espère qu’il ne décevra pas ceux qui ont aimé le premier leur permettant d’avoir une image plus nette de ce que je suis. Il va apporter de meilleurs clefs sur ce que j’ai envie de dire. Enfin je souhaite qu’il va prêcher ma musique à l’oreille des gens encore plus ! Mon vrai but consiste à ce que mes chansons soient écoutées… et chantées.
Pierre :
Est ce qu’Atmosphérique vous a mis la pression ?
Martin Rappeneau :

Je me la mets moi même ! Nous sommes, ma maison de disque et moi même, angoissés face à l’avenir. C’est un métier qui a fonctionné très bien : l’équilibre qui consistait à être : on aime un disque donc on l’achète commence à se transformer vu que l’argent viendrait apparemment des fournisseurs internet. Si les financements sont réduits dans les mains d’une personne avec cette licence globale la culture va finir par être extrêmement peu diversifiée et avec un choix réduit. Les décisions politiques sur la culture sont très importantes, par exemple en Italie il n’y a plus de cinéma, en Allemagne il n’y a pas de marché. Si nous n’assimilons pas sous le contrôle ces changements nous allons aller vers un avenir brillant. Si ce n’est contrôlé au moins régulé. Les gens ne se doutent pas du danger qu’il y a à tout libéraliser.
Pierre :
N’est ce pas frustrant que le grand public vous connaisse par le duo avec Marie Gillain « les Figures Imposées » et non par le même titre de votre album que vous interprétiez seul auparavant ?
Martin Rappeneau :

Quand on a fait le duo à la télé, que nous l’avons ensuite enregistré en studio pour le sortir en disque nous nous sommes dit que cela mettrait une lumière assez ‘classieuse’ tout en restant fidèle à la chanson. C’est un titre dont je ne me doutais pas qu’il pouvait être une espèce de réponse entre le Je et le Tu.
Pierre :
Pour le deuxième album vous réitérez l’expérience chanteur-actrice ?
Martin Rappeneau :

Non. Il y a par contre Camille qui vient chanter quelques chœurs sur l’album !
Pierre :
Vous êtes dithyrambique sur cette chanteuse ?
Martin Rappeneau :

Je l’aime beaucoup car je la connais bien. Je me sens très proche de sa façon de voir les choses, j’aime sa manière d’envisager la voix. Nous avons des goûts musicaux très proches : elle aime beaucoup Steve Wonder comme moi. Elle essaye de décloisonner les familles musicales. Ne pas se dire « je ne fais pas de duo avec machin ou bidule car ils sont loin de ma sensibilité ». Elle invite des rappeurs, elle m’invite moi qui fait des chansons qui sont considérées de variété, des chanteuses de soul. C’est ça qui me plait chez elle et qu’on aime bien l’un chez l’autre.
Pierre :
Toute votre carrière s’est enclenchée à la terrasse d’un café quand vous avez rencontré Sinclair ?
Martin Rappeneau :

Oui il était là, j’ai été le voir sans maquette mais nous avons parlé. Je pense que j’ai eu de la chance qu’il soit dans de bonnes dispositions. Il m’a écouté et à force de persévérance on s’est revu, je lui ai filé ma maquette et il m’a ensuite rappelé. Je serais venu le voir deux mois plus tôt il m’aurait peut être pas écouté et deux mois plus tard cela aurait été trop tard. Il est courageux car parfois je vois des gens qui viennent me voir pour me filer des maquettes et je sais que je n’aurais pas le temps de le faire. Lui il a pris le temps, je lui ai sûrement porté confiance sur ce que je disais…
Pierre :
Qu’est ce qu’il vous a apporté ?
Martin Rappeneau :

Il m’a appris à savoir comment se comporter en studio. Il m’a appris à faire de ma passion musicale quelque chose de professionnel. Il m’a enseigné les arrangements, à améliorer les structures de mes chansons. Quand je faisais écouter mes maquettes au début j’avais l’impression que c’était une chose quasi définitive, quand je l’écoute au jour d’aujourd’hui je trouve ça inaudible. Il m’a permis par son expérience de m’expliquer certaines choses. C’était le premier avec qui je pouvais réellement dialoguer.
Pierre :
Votre sensibilité musicale est un mix entre la pop anglo-saxonne et la chaleur de la Motown ?
Martin Rappeneau :

Nous avons tous notre carte génétique musicale personnelle. J’ai écouté de tout ça, mélangeant Jonasz, William Sheller et les Beatles. Après il suffit d’appuyer sur un bouton pour que le mélange qui sort vous ressemble. J’espère être le plus proche possible de ce que je suis mais aussi de ce que j’ai écouté.
Pierre :
Seriez vous capable de quitter votre poste derrière le piano pour qu’enfin on arrête de vous qualifier de nouveau Michel Berger ?
Martin Rappeneau :

J’aurais du mal ! La citation de Berger ne me dérange pas du tout. C’est comme pour Biolay à qui l’on cite Gainsbourg tout le temps. On va toujours essayer de chercher l’étiquette au début. Cela fait partie du jeu. C’est inévitable. Après j’espère que cela va s’estomper. Avec le deuxième album je m’écarte un peu de ce parallèle là.
Pierre :
Plein de gens qui n’aimaient pas votre disque ont été emballé par votre spectacle, alors j’aimerais savoir ce que vous êtes capable de faire sur scène que vous ne faites pas en studio ?
Martin Rappeneau :

Déjà je joue nue ! (rire) Je crois beaucoup à la sincérité, à l’honnêteté des chansons. Pour certains qui sont un peu plus « rock » ils vont avoir du mal avec le disque mais à partir du moment où ils voient que je suis musicien, que je joue du piano, que je chante avec mon cœur ils changent bien souvent d’avis sur ma personne. Je suis ravis que les gens s’aperçoivent qu’un artiste se défonce sur scène. D’ailleurs j’ai beaucoup de monde qui revient aux chansons du disque après le concert et qui adore. Pour M c’était la même chose apparemment. C’est un avantage d’avoir un concert qui permet de faire le lien avec l’album. Sur le second il y aura moins de différence entre les deux.