Interview

The Stranglers - Interview - Pierre Derensy


The Stranglers aura donc eu la chance de cartonner dans toutes les décennies depuis 1970. On ne donnait pas cher de leurs peaux aux abords du XXIème siècle (et même avant du reste) mais l’album « Northfolk Coast » en 2004 aura eu le mérite de les réveiller d’une cataplexie artistique. Leur dernier opus ravira les fans de toujours qui commencent à prendre de l’âge et du poids selon les courbes statistiques et permettra de faire découvrir aux plus jeunes un groupe atypique, légèrement assagi mais rempli de révolte car la révolte elle, n’a pas d’âge, et eux sont là pour le démontrer. Rencontre avec JJ Burnel, le bassiste français du groupe.

Pierre :
Si je te dis que ce groupe, c’est ton bébé tu en acceptes la paternité ?
The Stranglers - JJ Burnel :
J’accepte une partie de la paternité mais il faudrait faire encore quelques recherches ADN. Disons que je ne le renies pas. (rire)
Pierre :
Sais tu que ton premier disque marque ma naissance ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Le tout premier « Rattus Norvegicus » ? Tu as donc 30 ans…Alors je peux t’appeler fiston ! Bon anniversaire mon fils.
Pierre :
Merci mais comment expliques tu que ton groupe me parle, mais parle aussi à beaucoup d’autres générations ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Ca n’a pas toujours été le cas, il y a eu des hauts et des bas, je pense d’ailleurs que ces moments forts et ces moments de creux de la vague reflètent : pas seulement l’état d’esprit du groupe et des membres, mais aussi nos rapports avec les médias, qui n’ont pas toujours été aussi saints. On a refusé collectivement de jouer le jeu parfois, quand le jeu ne nous plaisait pas. Nous n’avons pas pris les décisions commerciales qu’il fallait. Mais c’est assumé : car nous ne voulions pas nous compromettre. Nous avons eu le luxe et la grande chance de ne pas être stéréotypés, c’est à dire de ne pas suivre une voie musicale ou d’exploiter une veine productive. On a eu la chance d’essayer 30 000 trucs et parfois avoir du succès avec et parfois se prendre un bide. Tout ce je peux te dire, c’est que l’on n’a pas cherché la réussite à tout prix. « L’intégrité » j’aimerais bien que ce mot nous décrive.
Pierre :
Vous avez appelé votre dernier album « Suite 16 ». Les suites dans leur définition sont des airs lents ou vifs, solennels ou gais, c’est une bonne explication de ce disque ?
The Stranglers - JJ Burnel :
rire) je dois quand même nuancer tes propos. D’un coté, les sujets ne sont pas très gais. Ils sont camouflés sous la musique enjouée. Cet album est plutôt la définition de la guerre moderne. Les américains pensent qu’ils font la guerre moderne mais ils font la guerre des tranchées : une armée visible et ils se demandent pourquoi ils se font battre par une armée invisible. Nos sujets sur ce disque sont durs : un mari meurtrier, l’infidélité, la guerre en Irak, la haine, la vieillesse et le passage du temps qui nous touche et tout ces thèmes sont contrebalancés par une musique gaie.
Pierre :
Sur ce dernier disque, vous semblez prendre vraiment beaucoup de plaisir, peut être plus qu’avant ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Personnellement, j’ai pris énormément de plaisir. En plus c’est la première fois depuis longtemps que l’on peut sortir un album juste 2 ans après le précédent. Ce qui est rare chez nous.
Pierre :
Est ce que le succès de « Norfolk Coast » est l’élément prépondérant du fait que vous continuiez ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Peut être, la véritable raison c’est que j’ai vraiment pris le taureau par les cornes, j’étais plus inspiré que d’habitude et comme je rechante, j’ai retrouvé un autre plaisir.
Pierre :
Le fait de chanter tes chansons, c’est une implication différente ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Je te rassure, il n’y a aucune pression sur mes épaules (rire). J’ai repris confiance et ce que j’ai entendu ne me déplaisait pas. Pendant 16 ans je ne voulais plus entendre ma voix. Cette fois, je me suis dit que ce n’était pas si mal que ça. En plus ce disque a reçu sans équivoque les meilleurs critiques de toute l’histoire du groupe. Ca m’a donné de l’assurance. Si de par le monde, que ce soit aux Etats-Unis, au Japon, en Pologne ou en Russie, les gens te disent que c’est un super album, tu commences à y croire.
Pierre :
Est ce que c’est aussi un bon moyen toutes ces critiques flatteuses, de finir par t’aimer ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Je ne me suis jamais haï, j’ai juste eu parfois des moments, comme j’imagine la plupart des gens, un manque de confiance en ce que je faisais. Les artistes ont un foutu orgueil et ce n’est pas indispensable de le confirmer, mais pour celui là, j’avais juste besoin d’être rassuré sur mes qualités de chant.
Pierre :
C’est quand même plus facile pour JJ Burnel de dire « je déteste » plutôt que « j’aime » ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Il pourrait y avoir débat sur ce point. C’est la même chose, la haine et l’amour. Ce sont les 2 faces d’une même pièce. L’opposé de la haine et de l’amour, c’est l’indifférence ! La haine et l’amour évoquent la même adrénaline, les mêmes battements de cœur.
Pierre :
Pendant longtemps l’ordinateur a empêché les Stranglers de progresser alors qu’avec « Suite XVI » c’est presque votre meilleur allié ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Oui tu as raison. Le disque est plus organique. Les batteries sont toujours un méchant de live et d’ordinateur. On a pu enregistrer sur un ordinateur mais tout est joué.
Pierre :
« Anything Can Happen » sur l’album est excellent ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Ha c’est drôle que tu la mentionnes car sur ce morceau, nous avions enregistré la moitié des voix et je n’ai pas senti l’interprétation de Paul Roberts sur ce titre. Il ne m’avait rien demandé sur les paroles mais je sentais qu’il ne percevait pas ce que je voulais évoquer comme sujet. En ami, je lui ai demandé s’il se sentait encore à 100 % dans les Stranglers car il était distrait musicalement avec plein d’autres projets. Je lui ai laissé un laps de temps pour réfléchir à son implication dans le groupe. 3 jours plus tard, il m’a simplement dit qu’il souhaitait arrêter. Dès ce moment là, on a décidé de refaire toutes les voix. Cette chanson qui parle de Bush et de sa guerre est arrivée en plus alors que je venais juste de finir pour la 2ème ou 3ème fois « Le déclin et la tombé de l’empire romain», j’y voyais une analogie entre les présidents américains, surtout les Bush qui sont encore une plus grande dynastie que les Kennedy et le népotisme de l’empire romain, les aventures peu glorieuses des légions romaines. Ce titre est particulier dans notre histoire.
Pierre :
Du fait du départ de Paul vous revenez à 4, c’est un choix par dépit ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Non c’est le meilleur choix possible ! J’ai l’impression que partout où je vais les gens préfèrent les Stranglers à 4 car c’est plus efficace sur scène. C’est plus intense.
Pierre :
Tu me parlais des Etats-Unis, alors cette tournée là bas ?
The Stranglers - JJ Burnel :
(rire) Vendredi nous avons refusé leur 4ème offre ! Eventuellement peut être mais ce n’est pas quelque chose qui me fait bander. La scène, c’est le grand moment de la journée. C’est le pied maximum. Mais faire une tournée aux USA, vu la grandeur du pays, ça me gave. J’ai autre chose à faire avec ma vie. Je ne veux pas être une bête de scène tous les soirs. Là bas, c’est concert tous les soirs pendant des mois et des mois. A une époque, on jouait souvent devant 5 000 personnes, et franchement cela me gavait. Il faut avoir des priorités dans la vie, U2 ou Police ont fait leur choix et ont eu un succès phénoménal, mais ont ils eu un vrai succès artistique ?
Pierre :
Cela ne te donne pas envie de remplir des stades ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Tu deviens une sorte de cabaret si ton seul plaisir c’est de faire de la fréquentation. Je veux trouver des rendez-vous avec le public ! je cherche ça. Bon pour tout te dire, on a fait une contre offre à cette tournée : on leur a dit que nous étions ok pour juste 5 concerts… mais payé pour 50 ! (rire). Pour l’instant ils ont refusé. A chaque fois qu’on refuse, ils nous offrent plus donc éventuellement.
Pierre :
Tu me parlais du temps de vivre, c’est pendant ces périodes que tu composes des BO par exemple ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Oui mais c’est aussi pour flâner. J’aime bien faire de la moto aussi. Souvent il faut renouveler les amitiés. Faire des efforts pour les autres. J’aime bien les moments où je ne fou strictement rien.
Pierre :
Tu aimes le karaté, la musique pourrait elle être considérée comme un combat ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Tu connais le film « Gladiator » ? pendant notre tournée en Allemagne, nous regardions les 10 premières minutes qui étaient situées en « Germania » et quand nous montions sur scène nous hurlions « Tenez la ligne ! » comme dans ce film. Nous avions cette mission de combattant !
Pierre :
Es tu l’homme que tu voulais devenir ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Pas encore. Mais j’essaye d’être l’homme que mon père aurait voulu que je sois.
Pierre :
Est ce que tu t’intéresses au paysage musical français ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Je suis né à Londres de parents français. Je suis toujours venu en France pour les grandes vacances en Normandie. Je connais les yéyés, Jacques Dutronc : parfois l’on joue « Et moi et moi ». J’essaye de faire comprendre cette chanson aux anglais. J’ai même utilisé dans le catalogue de Brel des mélodies pour les Stranglers. Je trouve toujours que les plus grands révolutionnaires du Xxème siècle sont français. C’est à dire Saty, Debussy, Ravel.
Pierre :
C’est plus facile de faire un disque en Angleterre qu’en France ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Oui, c’est un pays qui est complètement inséré dans le rock. C’est culturel chez eux. Ca fait partie des mœurs. Tout le monde est un peu rock ici. C’est rare de trouver quelqu’un sans tatouage en Angleterre. Le punk ici c’est de la variété. Même la grande aristocratie, les bourgeois sont immergés dans le rock. Plus que dans n’importe quel autre pays en Europe.
Pierre :
Donc Monsieur Burnel est heureux ?
The Stranglers - JJ Burnel :
Jamais ! être insatisfait c’est un bon moyen de se comparer avec les autres… et s’en sortir sans être trop mécontent.(rire)