Interview

Sean Lennon - Interview - Pierre Derensy


Sean Lennon aurait pu ne jamais faire de la musique. Il aurait pu rester oisif à attendre les dividendes de l’héritages paternel. Il aurait pu finir dans une émission de télé-réalité. Il aurait pu écrire ses mémoires à 29 ans d’un asile de fou. Mais voilà Sean est « le fils de », sans jamais se servir de son nom pour réussir mais plus comme un atavisme qui l’aurait empêcher de faire autre chose : Sean Lennon fait de la musique et son « Friendly Fire » est sans contexte un bon album. Rencontre exclusive au Costes vendredi dernier.

Pierre :
Vous avez laissé passer beaucoup de temps entre vos 2 albums, vous aviez besoin de faire un break avec le métier ?
Sean Lennon :
Non ce n’est pas ça… Si j’accepte ce que vous me dites, cela voudrait dire que la seule chose qu’un musicien puisse faire dans sa vie c’est de sortir un disque sous le format CD et ce n’est pas vrai. Vous pouvez être un très bon musicien sans faire une carrière solo ou sortir un album absolument. Entre mes 2 albums solo j’ai fais beaucoup d’autres choses, je ne me suis jamais arrêté d’enregistrer, de jouer et de me produire sur scène, je le faisais toujours, mais juste plus discrètement. Je n’étais pas enfermé dans ma maison en attendant l’inspiration.
Pierre :
On avait parlé de grands producteurs pour produire ce nouveau disque mais on s’aperçoit que vous sollicitez plus facilement vos amis ou des gens de confiances que des noms ?
Sean Lennon :
Je pense qu’il me faut avoir une vraie relation sincère et durable avec mes collaborateurs, une relation forte avec les gens qui travaillent autour de moi car la musique est quelque chose de très intime, qui touche vraiment à l’essentiel. C’est beaucoup plus confortable si je sais pouvoir me livrer sans être trahis.
Pierre :
En 1999, vous sortez Half Horse, Half Musician compile des remixes des chansons “d’Into the Sun” votre premier album, vous n’étiez pas forcement content du résultat ou vous cherchiez à jouer avec votre musique tout simplement ?
Sean Lennon :
Je ne sais pas pourquoi je l’ai fais. (rire). La compagnie des Beastie-Boys : Grand Royal voulait que je fasse un EP. Il y avait des remakes mais aussi des chansons inédites. C’était amusant de faire ça.
Pierre :
Vous parlez d’une expérience plus publique de refaire de la musique pour « Friendly Fire », vous pourriez retourner dans l’ombre sans vous sentir perdu ?
Sean Lennon :
Tout ce que je sais c’est que ce mode de fonctionnement est accepté par tous les artistes. C’est nécessaire de passer par la promo, les concerts, etc… C’est quelque chose que je fais de bonne grâce parce que j’adore l’idée que le publique puisse écouter ma musique, mais je n’aime pas la lumière, je n’aime pas être regardé par les gens, ce n’est pas confortable complètement cette situation mais je m’adapte.
Pierre :
On dirait que ce disque vous correspond plus, que vous avez moins besoin de vous démarquer de votre nom ?
Sean Lennon :
Les 2 albums sont personnels, mais peut être que les sentiments sur cet album sont plus… pas plus vrais car ma vie avec Yuka et les chansons que je lui écrivais étaient très sincères… mais les sentiments sur cet album sont plus forts, sont plus difficiles, complets et graves. Certainement car j’ai vieillis aussi.
Pierre :
Il y a beaucoup de vos thèmes qui tournent autour du manque, de la séparation, du deuil, prenez vous votre musique comme une psychanalyse ?
Sean Lennon :
C’est exactement cela ! pour moi c’est plus facile de comprendre mon cœur et ma tête si je m’exprime avec la musique et l’art en général. C’est bon pour ma santé psychologique.
Pierre :
Le fait d’enregistrer en mode « live » c’était pour retrouver aussi un certain plaisir de jouer ?
Sean Lennon :
La musique est comme une langue. Elle vous permet de communiquer avec les gens. Si vous ne pouvez pas le faire directement, que vous devez hacher cette parole ou séquencer les différentes parties d’une mélodie le discours n’est pas complet et fluide. C’est l’essence même de la musique que de la jouer en groupe, en live, avec ceux qui vous touchent.
Pierre :
Vous reprenez une chanson de Marc Bolan « Would I Be the One » ?
Sean Lennon :
J’adore T.Rex, j’ai fais ça car j’ai entendu les chansons de Marc et j’étais attiré très vite pour le reprendre avec des nouvelles cordes, des arrangements nouveaux. C’est une sorte d’hommage à son univers.
Pierre :
Vous composez vos chansons de quel manière, a partir du piano, de votre guitare ?
Sean Lennon :
Les deux ensembles. Pour moi la guitare et le piano sont essentielles pour le processus créatif. Je suis un laborieux dans ma manière de penser mes chansons. Parfois cela vient rapidement mais c’est rare. Vous savez il faut beaucoup de travail avant que l’inspiration ne me gagne. Si j’attends au coins du feu l’inspiration elle ne vient pas, je suis du genre à me lever le matin pour attaquer des sortes de gammes et voir ce qui en résulte ensuite, parfois cela ne donne strictement rien mais parfois j’ai comme un flash, une lumière et je me sens tout de suite beaucoup mieux (rire).
Pierre :
Dans « Friendly Fire » il y a comme une envie de ne pas grandir ?
Sean Lennon :
Le syndrome Peter-Pan (rire). C’est marrant. Maintenant que vous me le dites c’est vrai que je suis un enfant, un enfant coincé dans un corps d’adulte. Nous sommes tous des enfants à l’intérieur de nous.
Pierre :
Tu produis parallèlement à ces chansons : un film pour illustrer chaque titres, on dirait presque que l’album est juste un alibi pour le film ?
Sean Lennon :
Pour moi le film et les chansons sont intégrés complètement les uns dans les autres. Vous ne pouvez pas les séparer, je ne pourrais pas expliquer ce qui m’est arrivé sur ce projet mais il m’est venu en tête de cette manière : le son et l’image, l’image et le son. Je pense que c’est une bonne chose car aujourd’hui avec les ordinateurs tu peux facilement avoir des images. J’ai vraiment eu de la chance que ma maison de disque accepte ce thème. C’est important de faire quelque chose de différent. Le CD est presque obsolète. Je voulais faire une pièce complète. Je désirais faire quelque chose avec tous les médias.
Pierre :
Tu dessines aussi ?
Sean Lennon :
J’ai commencé avec le dessin, avant la musique.
Pierre :
Avez vous vu que Beck avait pris le parti pris également de mélanger le son et l’image ?
Sean Lennon :
C’est incroyable car nos disques sont sortis en même temps, le même jour. C’est très étrange.
Pierre :
Vous aviez milité contre la guerre du golfe et j’aurais aimé savoir si vous seriez prêt à utiliser votre nom pour de nouveau défendre ce genre de causes ?
Sean Lennon :
Non, je ne pense pas. Mes idées ont évoluées. J’ai beaucoup changé depuis 10 ans. Pas politiquement j’ai toujours des convictions, mais c’est très difficile de mélanger ce genre de choses. La politique et la musique ça n’a pas grand chose à voir vous ne trouvez pas ? J’ai réussit à les séparer car je ne suis pas sur que les gens attendent un porte parole. Je ne veux pas écrire des chansons engagés tout d’abord car le monde n’a pas besoin d’être au courant d’un fait, il l’est déjà par internet, par les informations. Dans les années 70 il fallait, mon père l’a fait d’ailleurs, faire prendre conscience aux gens de certains choses. Ce n’est plus le cas quand tu as des chaînes d’infos qui diffusent 24 heures sur 24. J’ai vraiment souhaité séparer ma moralité et ma musique. Je suis très stressé avec le monde, je voudrais faire de la musique qui est belle, pas difficile d’accès pour offrir du bonheur aux gens, leurs faire oublier justement pendant 1 heures que le monde tourne mal. Chacun doit rester à sa place, laissez moi faire un disque calme car la vie en règle général ne l’est pas ! (rire)
Pierre :
Vous avez vécu un peu partout, vous voyagez souvent ?
Sean Lennon :
Je vis essentiellement à New-York, c’est ma vraie maison. Pour la promo je fais beaucoup de voyages et c’est très bien de le faire pour défendre ce nouvel album mais aussi car je suis libre, je peux être seul au moins là, me retrouver dans une chambre ici ou ailleurs et composer tranquillement. C’est très bien pour le bon fonctionnement de mon esprit.
Pierre :
Si TOUT, absolument TOUT était possible, imaginez que vous ayez une baguette magique dans les mains et que TOUT soit possible.. que changeriez vous sur l’album ?
Sean Lennon :
Sans hésitation : ma voix ! C’est difficile pour moi de chanter, c’est le truc le plus laborieux. Ma voix n’est pas forte, si je peux chanter mieux j’accepte votre baguette ! (rire).
Pierre :
Et cette même baguette pour le monde entier ?
Sean Lennon :
il réfléchit) Il y a pleins de choses. Trop sûrement. Je ne sais pas je dirais qu’en ce moment ce qui me préoccupe c’est le réchauffement de la planète.
Pierre :
Avez vous eu l’occasion de voir l’exposition à la cité de la musique sur votre père ?
Sean Lennon :
Je ne l’ai pas vu mais on m’en a dit beaucoup de biens.
Pierre :
Vous qualifieriez comment votre rapport à la France ?
Sean Lennon :
Je suis américain vous savez (rire) donc je pense que chaque phrase que je pourrais dire ne sonnerait pas juste mais pour moi les français, en général et surtout dans la musique, plus que dans les autres pays, ont un vrai sens de l’art. En Amérique on aime seulement les choses commercial. Je sais bien qu’il y a des choses commercial ici aussi mais il y a encore des amoureux de la musique un peu plus classique en style.
Pierre :
On vous sent très attaché à la littérature européenne ?
Sean Lennon :
Je ne lis pas assez mais je suis inspiré par beaucoup d’écrivains : Oscar Wilde par exemple. J’adore Marcel Proust. Mon vrai problème c’est que je ne peux pas le lire en français. Ce serait un grand rêve d’apprendre correctement le français et de lire ensuite « La Recherche du Temps Perdu » (rire). J’adore cette histoire de madeleine, la vie est comme ça, les chansons servent à se souvenir de jolies choses.
Pierre :
Je présume qu’il vous serait permis de ne pas travailler et de vivre de vos rentes alors pourquoi vous exposer ?
Sean Lennon :
Je vais vous répondre tout simplement : si je ne faisais pas de la musique, de l’art en général : je deviendrais fou. C’est ma motivation. Si je ne compose pas je suis triste et je déteste cet état régulier chez moi. Par exemple je n’aime pas les vacances. Quand je suis en vacance, si je reste oisif trop longtemps je deviens d’une humeur maussade et sans appétit pour la vie.
Pierre :
Avoir choisi le même métier que votre père n’était pas finalement si difficile que ça à assumer non ?
Sean Lennon :
C’est gentil de me dire ça mais croyez moi trop de personnes me rattachent encore à mon père. Je viens de faire 3 jours d’interviews avant de vous rencontrer et beaucoup de vos collègues ne me voient que comme le « fils de ».