Interview

Carla Bruni - Interview - Pierre Derensy


Carla Bruni, après avoir fait taire les critiques qui lui prédisaient un beau plantage quand ils ont su qu’elle allait s’attaquer à la musique, se retrouve avec son nouveau projet (adapter en chanson des poètes du XIXème siècle), en proie au scepticisme ambiant. Mais comme la première fois : bis repétita : elle gagne son paris. Et haut la main.

Pierre :
Si je commence par vous dire que « No Promises » est une belle ‘surprize’ ?
Carla Bruni :
(rire) merci !
Pierre :
Y a t’il eu des inconscients qui vous ont dit « surtout ne fait pas ça » ?
Carla Bruni :
Non ! Ho si… en général globalement, quand les gens me demandaient ce que je faisais, je leur répondais que j’étais dans l’écriture d’un album ou en train de finir l’enregistrement, mais notamment en France, quand je disais que c’était un album en anglais, cela engendrait une perplexité ou un désintéressement. Ou alors de la curiosité pour les gens plus ouverts. Mais généralement un changement de langue laisse perplexe en soi. Mais vous savez, j’ai toujours changé de langue dans ma vie, cela ne fait pas le même effet vu de l’intérieur.
Pierre :
Ce mélange des cultures, des arts en général, vous correspond bien ?
Carla Bruni :
C’est à dire que tout le monde me parlait d’une certaine audace. Alors que je le prenais comme un enrichissement. C’est un mélange de langues, d’époques, c’est drôle et ludique. C’est fascinant en quelque sorte.
Pierre :
C’était vraiment trop compliqué de reproduire la formule du premier disque ?
Carla Bruni :
Oui car ce n’était pas du tout une formule ! Il y avait une spontanéité, une légèreté car pour le coup, j’étais libre comme l’air pour ce premier opus. Personne ne me demandait si j’étais prête, où j’en étais. Le premier disque était comme… un très heureux hasard. Par contre, je fais toujours des chansons de la même manière, que ce soit avant ou après le succès. Donc j’ai effectivement trouvé une manière de « faire de la musique » plus qu’une formule. Je me mets à écrire mes chansons et j’y passe tout mon temps. Je me mets au boulot quand je le décide. Pendant ces 3 mois à peu près de cogitation, je ne fais que ça. Que des chansons… Je me mets à la disposition de ce que j’imagine créer. Ce qui en ressort par contre, ce n’est pas envisageable. J’adore écrire en français, ce n’est pas tant que je n’ai pas réussi à le refaire, c’est surtout que j’avais pas grand chose à dire. C’est dans le sens que je manquais de substance. Dans la forme, j’aurais toujours pu y mettre quelque chose avec de la malice. Mais dans le fond du fond, rien. Le premier album j’avais vraiment envie de chanter, de dire ces choses.
Pierre :
Qu’est ce qu’il vous faut pour « créer » et « produire »?
Carla Bruni :
Ho… il me faut un angle, un biais. Il faut vraiment que ce soit vraiment fervent et passionné. Mais c’est pareil pour tout le monde, quoi que l’on face.
Pierre :
Au début, vous pencher sur les poètes et poétesses et les adapter ne devait être qu’une partie de votre second disque ?
Carla Bruni :
C’était une idée qui venait après les chansons. J’ai mis 4 ou 5 poèmes en musique. Comme un mouvement. Au bout de ces 5 là, j’en ai cherché d’autres. Les premiers me sont venus très spontanément.
Pierre :
Vous les avez cherché de quelles manière, les autres ?
Carla Bruni :
En tournant les pages (rire)
Pierre :
Il y a une unité de temps dans votre disque ?
Carla Bruni :
Oui, qui est sûrement donnée par la musique et la période littéraire. Une période purement romantique dans le sens du romantisme ancien. Pas le mot qu’on utilise pour qualifier quelqu’un. C’était sûrement l’une des plus belles périodes de l’histoire de l’art.
Pierre :
Qui correspondait aussi à une idée très contemporaine du rapport entre les hommes et les femmes ?
Carla Bruni :
Déjà très moderne effectivement.
Pierre :
Le travail d’adaptation a t’il été finalement plus difficile que de produire vos propres textes ?
Carla Bruni :
Non mais il était difficile à expliquer. Mes propres textes s’expliquent d’eux mêmes. Ils disent quelque chose que les gens ont compris, saisis, je n’en avais plus rien à en dire. Ils étaient très explicites. Tandis que ces poèmes sont mystérieux. Ils échappent à la réalité. Il y a comme un secret dans un poème. Ils sont plus profonds que des textes de chansons. Beaucoup mieux écrits aussi. Moins accessibles.
Pierre :
Yeats par exemple est très onirique, l’adapter n’a pas du être simple ?
Carla Bruni :
Ecoutez j’ai tellement aimé faire ça, je l’ai senti tout de suite que… pfff… j’ai adoré. « Before The World was Made », ces phrases... whaou.
Pierre :
On peut d’ailleurs vous remercier de ne pas les avoir adapter en français ?
Carla Bruni :
Ho je n’aurais pas osé ! Vous savez cela aurait été une trahison. Quelle que soit la langue choisie, les poèmes doivent se garder dans leur langue.
Pierre :
Ne pas devoir fixer votre attention sur les textes, vous a t’il amené à être pointilleuse ailleurs ?
Carla Bruni :
Assez. Forcément on est concentré dans la musique. Avec Louis, nous avons été pointilleux en essayant de garder la tranquillité du premier album. Dans toutes les étapes : de l’écriture, à la maquette jusqu’au disque et l’enregistrement final. On a voulu garder cette fluidité, ce bonheur du premier album. C’est un peu plus blues, on a plus travaillé la musique sur cet album : moi comme lui. J’ai dit à Louis qu’il n’était pas du tout un rocker mais un jazz-man.(rire)
Pierre :
C’est vous la rockeuse ?
Carla Bruni :
Ha ! mais je ne me lâche pas assez pour rentrer dans la peau d’une rockeuse. J’ai regardé hier un reportage sur Edith Piaf et ça c’est une rockeuse. Je dirais même Joe Strummer ! C’est dingue.
Pierre :
Vous parliez d’une romantique en voilà un exemple ?
Carla Bruni :
Je ne sais pas avec quoi elle chantait, mais ça devait être plus que tout le monde a.
Pierre :
Vous avez demandé à Marianne Faithfull d’être une sorte de coach pour votre nouvel album ?
Carla Bruni :
D’abord je l’adore, je la connais et je lui avais parlé du projet. Elle a une culture poétique et littéraire universelle. C’est sa passion. Elle lit avec une intelligence supérieure. Donc je lui ai demandé de faire des petites sections de travail qui ont finalement duré deux mois. Je dois vous dire aussi que c’était pour le plaisir (rire) car c’est le pied de bosser avec elle ! On travaillait mais qu’est ce qu’on rigolait.
Pierre :
Les poétesses que vous avez fait votre, ont toute eu une vie très difficile, est ce du à votre avis à leur qualité de femme ou de poète ?
Carla Bruni :
Sans doute qu’il fallait choisir à l’époque entre les 2. Finalement ce sont des femmes qui ont été seules mais accompagnées de leur écriture. Peut être l’ont elles choisi ? ou alors c’est la vie ? Mais elles n’étaient pas que tristes et bafouées par l’existence, notamment Dorothy Parker qui a eu au début de sa vie, une histoire lisse et pleine d’amour mais qui a simplement finie sa vie très seule.
Pierre :
Il y a comme une malédiction tout de même, à votre avis doit on souffrir pour écrire un poème ou faire un disque ?
Carla Bruni :
Je crois que l’on souffre tous. Pas seulement ceux qui l’expriment. Certains l’expriment comme une habitude. Certains savent compter ou courir et d’autres savent écrire. C’est un terrain qu’on se donne pour jouer, avec lequel on a une proximité. Moi je suis allée vers la musique car j’en suis proche. Je ne me mettrais pas à peindre. Je ne voudrais pas toucher à l’inconnu. La souffrance est une partie de la vie à laquelle personne n’échappe. Mais ce n’est peut être pas la souffrance qui motive, je pense que c’est sa transformation qui entre en jeu pour vivre mieux.
Pierre :
Faut il être impudique quand on est chanteuse ?
Carla Bruni :
Un petit peu peut être… surtout que l’on s’expose avec la voix. Avec la musique aussi mais la musique protège plus qu’elle ne livre la personne. Les mots sont souvent quelque chose d’impudique. D’emblée c’est personnel. Mais je pense que monter sur scène c’est avant tout avoir envie de montrer quelque chose.
Pierre :
Pour vous il y a une sorte de revanche par rapport au regard des autres ?
Carla Bruni :
Il y a eu un changement de place. Passer du regard à l’oreille, c’est pas rien. Car l’oreille est pas mal reliée au cœur. La musique fait des souvenirs comme le parfum. Je suis passée de la personne abstraite à la personne concrète. Le fait d’écrire mes chansons est prépondérant. Ca m’autorise à chanter. Je n’aurais pas commencé sinon. Ce premier disque, j’en suis très fière.
Pierre :
Vous allez remonter sur scène ?
Carla Bruni :
J’espère. C’est dans le programme, mais j’ai plus de voyage que prévu avec ce disque. Car je dois aller le défendre dans d’autres pays. C’est beaucoup plus de travail.
Pierre :
Votre projet d’album franco-italien avance t’il ?
Carla Bruni :
Il est en fin d’écriture. J’ai eu grâce à « No Promises » une sorte de retenue salutaire envers l’écriture.
Pierre :
Le succès de « Quelqu’un m’a dit » n’était il pas exagéré ?
Carla Bruni :
Attendez, laissez moi vous répondre bien… je l’ai trouvé inespéré (rire). Je ne peux pas vous dire exagéré car cela m’a fait tellement plaisir (rire). Si j’étais honnête dans le fond de mon cœur je vous dirais « non ». Je l’ai trouvé miraculeux et un peu inquiétant. Inquiétée car j’ai bien vu que cela dépassait le stade de l’engouement habituel d’un disque. Ca m’a même dépassée moi même. Pour moi, au delà de 400 personnes qui achètent un disque c’est déjà dingue. 400 personnes ça peut être les copains de vos copains, votre famille et des curieux. Bon je sais que si j’avais atteint cette limite de 400 je n’aurais plus jamais signé (rire). Quand j’ai demandé à Naïve le nombre de disques pour le premier jour de sortie, ils m’ont dit 10 000 ! Ce qui est énorme. Je pense que d’être connue comme mannequin m’a amené à avoir plein de presses. Je pensais que ce serait une catastrophe, je ne pensais pas que 10 000 personnes allaient sortir de chez elles pour aller acheter ce disque. Les chiffres dont ils m’ont parlé, après, je les entendais même pas. On était stupéfait. C’était comme une vague, elle partait sans moi. En plus, j’étais de plus en plus nulle pour la jouer car j’étais écrasée par la pression. J’avais écrit des chansons dans ma chambre de bonne et d’un coup, je me retrouvais au Zénith pour les victoires de la musique. J’ai d’ailleurs cru me liquéfier.
Pierre :
En plus devant un public difficile ?
Carla Bruni :
C’est pas tellement ça. Du point de vue du métier, je n’étais pas du tout prête. Je suis quelqu’un de très appliqué. Ca ne se voit pas, mais je travaille beaucoup. Je suis une laborieuse. Même si « Quelqu’un m’a dit » fut très léger à faire.
Pierre :
Et le nouveau : la même impression ?
Carla Bruni :
Un peu moins légèrement. Ne serait ce qu’absorber par la musique, l’ambiance, les poèmes mais quand même assez ludique.
Pierre :
Vous avez utilisé Myspace pour faire découvrir vos nouvelles chansons, c’est une idée à vous ?
Carla Bruni :
La maison de disque ne voulait pas forcément le faire. Moi j’en avais très envie car cela me fascine Myspace. J’ai trouvé que c’était une espèce d’ouverture sur quelque chose d’intérieur. Donc nous en avons parlé ensemble. Cette maison de disque est esquisse. Un disque dans une autre langue aurait pu les fâcher alors que là ils ont toujours été ravis, contents, encourageants. Ils vous accompagnent.
Pierre :
Pour terminer, je voulais savoir si cela vous arrive souvent de lire dans cette position comme sur la pochette ?
Carla Bruni :
(rire) Non ! Jamais. Je lis avachie.